Un soigneur au pays des gibbons

Le Parc Animalier d’Auvergne a décidé en 2019 d’offrir une semaine de congés payés supplémentaire à tout salarié souhaitant aller découvrir un programme de conservation soutenu par La Passerelle Conservation dans le monde. L’idée est de découvrir et de participer, de manière concrète, à la protection d’espèces menacées dans leur milieu naturel.

Romain a été le premier à saisir cette opportunité, l’année dernière. Découvrez son récit, un voyage au pays des gibbons !

 

«J’ai été le premier à saisir cette chance lorsque notre directeur, Pascal Damois, en a fait l’annonce en mars 2019. J’ai dès lors organisé mon départ pour le Laos au sein de l’association « Project Anoulak ». Celle-ci a été créée par Camille Coudrat en 2014 suite à un projet de recherche sur la biodiversité animale du parc national de Nakaï-Namtheun. Vous trouverez plus d’informations à ce sujet dans le Tarsier d’Octobre 2019. Je vais me contenter de vous partager mon séjour au sein de leur centre de recherche.

D’ici au centre de recherche

L’histoire commence avec un départ de Clermont-Ferrand le 1er septembre pour une nuit de bus jusqu’à Paris. Bus au combien inconfortable, il faut le préciser. Décollage de Paris pour Vientiane le 2 septembre avec escale de 12h à Bangkok, le temps de se perdre dans l’aéroport et de visiter un petit morceau des quartiers pauvres de la mégalopole. Atterrissage dans la capitale du Laos vers 20h où m’attendait Andréa qui travaille comme volontaire sur le camp de recherche de l’association. On ne restera qu’une nuit à Vientiane avant de prendre la route au sein d’un énorme 4×4 en direction de Nakaï, petite ville au centre du pays. Durant les 6h de trajet on croisera sur la route bien plus d’animaux domestiques en tout genre que de véhicules motorisés. Les paysages défilent et nous voilà enfin arrivés en milieu d’après-midi.

Nous sommes le 4 septembre. Trois jours sont déjà presque passés. Nous resterons sur place 2 jours de plus au lieu de partir le lendemain à cause d’une tempête qui a frappé juste avant mon arrivée et mis en crue la rivière sur laquelle nous sommes censés naviguer. Cela me laisse le temps de découvrir l’association en discutant avec Andréa ainsi que la région. Je ne rencontrerais qu’un autre européen en dehors d’Andréa et moi dans cette petite commune reculée. La région et surtout, la rivière, sont extrêmement polluées car la gestion des déchets n’existe pas ici et la population ne se sent pas concernée par ce sujet malgré quelques rares panneaux de sensibilisation.

Le 6 septembre au matin nous prenons enfin le bateau pour un dernier voyage au sein de la civilisation connectée. À mon point d’arrivée, plus d’eau courante ni de réseau et quelques panneaux solaires rudimentaires pour alimenter l’éclairage des maisons. Là encore nous arriverons dans l’après-midi et passerons le reste de la journée à vagabonder de maison en maison comme le veut la coutume là-bas. Je vais volontairement assez vite dans le récit car sinon je pourrais remplir le Tarsier à moi tout seul et le but de l’article est avant tout de vous donner envie, à vous qui travailler pour la conservation Ex-situ, de partir découvrir ce qui se passe In-Situ. Vous vous ferez alors votre propre image que vous partagerez peut-être en retour ! La journée se finira donc dans la cabane du chef où nous passerons la nuit. Le lendemain nouveau départ, à pied cette fois, pour le camp de recherche de l’association. Nous, Andréa et moi, partirons avec l’un des deux managers scientifiques qui nous a suivi depuis Nakaï et une petite troupe de villageois rémunérés pour nous aider à porter les provisions. Il nous faudra alors suivre un sentier large pour une seule personne et qui filera au milieu des rizières puis à flanc de montagnes au cœur d’une forêt à la chaleur étouffante. Le tout pendant 4 h avec 17kg chacun sur le dos. L’arrivée au camp sera donc source d’une satisfaction telle qu’on ne peut l’imaginer sans l’avoir vécue auparavant. Joyeux mélange de fatigue et d’émerveillement. Je vous le souhaite à tous.

La vie au camp

Il y a en tout 48 rangers divisés en 8 équipes qui patrouillent dans 4 zones différentes de la réserve naturelle. 2 de ces équipes s’occupent de la zone autour du camp et alternent, comme les autres équipes, entre 15 jours de repos et 15 jours sur le terrain. L’ensemble des employés de l’association sont laotiens et la majorité sont des villageois qui ont à entretenir leurs terres en plus de ce travail. Les longues périodes de repos et de travail leur conviennent particulièrement bien.

Basé sur une petite clairière à 2 niveaux (le premier étant environ 1 mètre plus bas que le second et se trouvant alors en zone inondable) et délimité par une rivière sur les trois-quarts de sa frontière, le camp se compose de 5 cabanes montées sur pilotis et d’une 6ème construite à même le sol. Cette dernière fait office de cuisine et de garde-manger alors que les autres sont des habitations pour l’équipe. Les cabanes sont toutes construites sur le même principe avec une structure en bois, des murs en bambous et un toit en feuilles de palmiers.

Sur le premier niveau, sont situées 2 cabanes, celle du manager et celle des rangers qui patrouillent autour du camp tandis que sur la partie haute de la clairière, on retrouve la cuisine et les 3 autres logements. Celui d’Andréa se trouve être le plus près de la cuisine et celui de Camille, qui me l’a gracieusement prêté en son absence, est construit à l’écart. Entre les deux habitations se trouve la cabane des 2 assistants scientifiques et du gardien de camp. Ce dernier s’occupe de tout l’entretien du camp et de la cuisine. Un petit jardin est également installé à côté de la cuisine. On y trouve principalement des herbes aromatiques (le plus gros de l’alimentation étant acheté dans les villages ou à Nakaï et approvisionné tous les 15 jours avec le changement d’équipe). Le reste est récolté par le gardien dans la forêt. Les repas sont assez variés, si on exclut la présence perpétuelle de riz, et sont présentés dans des plats où chacun va se servir avec les mains. Là-bas, pas d’assiette individuelle ni de couverts. Tout est dans le partage. Pour les commodités, 2 toilettes sont également présentes, il faut le dire, sous forme de toilettes turques donnant directement dans la rivière et la Douche se prend également directement dans celle-ci mais en amont des toilettes…

Dernier espace important du camp, situé entre la cabane du manager et celle des rangers se trouve être un terrain de Rattan ball. Il s’agit d’un sport national dans beaucoup de pays d’Asie du Sud-Est qui se joue entre 2 équipes de 3 joueurs et se rapporte à une sorte de Volley-ball qui se jouerait sans utiliser ses mains ni ses bras. Le spectacle est assez atypique et la maîtrise des joueurs impressionnante. Ici la vie se lève avec le jour vers 5h30 et se couche peu après l’arrivée de la nuit vers 19h.

Comme au village, quelques panneaux solaires fournissent l’électricité nécessaire à un éclairage minimum des cabanes et un groupe électrogène est présent pour recharger les batteries du matériel scientifique (ordinateur, pièges et appareils photographiques, boîtier GPS, …). L’eau que l’on boit est puisée dans la rivière, agrémentée de quelques plantes et portée à ébullition pour éliminer tout risque de maladie.

 

Les missions de l’équipe

L’équipe scientifique est composée du manager (Done) et de ses 2 assistants (Boniane et Mi) ainsi que la présence de Andréa qui la complète pour une durée d’un an (jusqu’en mars 2020). Ils travaillent sur un ensemble de missions de recherches et d’études sur le terrain. Celles-ci touchent, d’une manière générale, l’ensemble de la biodiversité locale qu’elle soit végétale ou animale.

Le premier jour je suis parti avec Andréa pour réaliser un suivi phénologique sur des arbres marqués par un botaniste français profitant du camp pour étudier le développement et l’évolution de la forêt. Le suivi phénologique consiste à observer la qualité et la quantité des feuilles, des bourgeons, des fruits de chaque arbre afin d’établir le mode de vie des arbres en fonction des saisons. Le relevé est fait 2 fois par mois et concerne 128 arbres. Ces derniers se trouvent le long d’un chemin de transect tracé par Camille lors des recherches qui ont précédé la création de l’association. Ces chemins forment un quadrillage réparti en carrés de 1km de côté et parcourant une très grande zone au sud du camp. En arpentant ces chemins, Camille notait le lieu et le moment où elle observait toutes les espèce animales rencontrées.

L’autre grande mission de l’équipe repose sur le suivi et l’habituation d’un groupe de Doucs à la présence des scientifiques, afin que ceux-ci puissent les étudier. Les Doucs sont des singes assez particulier, ils vivent en groupes qui évoluent en se rassemblant ou se dispersant du jour au lendemain sans explications particulières observables. Ils sont très changeants et imprévisibles. Ce qui les rend difficile à étudier et à habituer à la présence des scientifiques. Il n’y a aucun soutien entre les animaux d’un même groupe. En cas de danger, ils fuient sans prévenir les autres et en laissant les plus faibles derrière eux sans scrupules.

Le travail d’habituation consiste dans un premier temps à les trouver au sein de leur territoire. Pour se faire, Done et ses assistants se fient au lieu où les Doucs ont été vus pour la dernière fois la veille, à l’odeur et aux traces assez caractéristiques qu’ils laissent sur leur passage (restes de repas entre autres). Une fois un groupe repéré, la position GPS est enregistrée et quelques photos peuvent être prises avant l’annonce de notre présence par un claquement de langue bien significatif. Nous sommes également vêtus d’un chasuble rose pour être facilement identifiable contrairement aux braconniers qui pourraient être également présents sur le territoire. Les Doucs fuient généralement dès que notre présence est repérée et le but est de les suivre en enregistrant le tracé GPS de leur périple. La traque s’arrête quand le groupe nous échappe ou quand l’on constate que les plus jeunes se sont fait distancés par les adultes. On les laisse alors tranquille pour qu’ils puissent rejoindre leurs parents sans risque d’égarement. Les données GPS recueillies sont ensuite récoltées et stockées sur un logiciel qui retrace le territoire potentiellement occupé par les Doucs et leurs déplacements sur celui-ci. Cela se fait de manière régulière et structurée depuis l’arrivée d’Andréa en mars 2019. Lors de mon séjour sur place, nous en étions encore au tout début de l’habituation et les Doucs restaient très compliqués à trouver malgré la présence de groupes allant jusqu’à 70 individus.

Enfin en parallèle de ces recherches, l’équipe a été formée à l’installation de pièges photographiques dans les arbres et au sol afin d’ouvrir un autre point de vue dans l’étude des espèces animales présentes sur le site. L’installation de ces pièges au sol est généralisée sur une surface beaucoup plus importante que celle du camp et concerne une grande partie de la réserve naturelle de Nakaï-Namtheun. Elle est alors gérée par d’autres équipes de l’association. Les rangers sont également équipés de GPS et répertorient les animaux ou les traces de passage qu’ils observent durant leurs rondes dans la réserve.

Toutes ces données sont ensuite analysées par Camille pour créer un registre le plus précis possible des espèces présentes sur la réserve. Le travail est gigantesque mais les laotiens sont motivés et se sentent de plus en plus concernés par la protection de leur biodiversité. Les villageois qui travaillent pour l’association jouent un rôle très important dans la sensibilisation de la population de leur village et alentours.

Durant la réalisation de ces différentes missions qui obligent l’équipe à sillonner la forêt de long en large, j’ai eu la chance d’observer de nombreuses d’espèces d’oiseaux, de reptiles, d’amphibiens ou encore d’insectes. J’ai également eu la chance d’entendre sans les voir quelques cochons sauvages ou encore des cervidés comme des Muntjacs ou des Sambars. J’ai eu l’incroyable chance de pouvoir observer et photographier des Gibbons à favoris blancs et des Doucs et également d’observer différentes espèces de Macaques (M. assamensis, M. nemestrina et M. mulatta).

Retour à la maison

Difficile à accepter mais vient forcément le moment du retour à la maison. J’emprunterais les mêmes routes et dormirais aux mêmes endroits. La seule différence se fera entre Nakaï et Vientiane où j’ai cédé le voyage en 4×4 contre un voyage en bus de nuit qui s’est avéré être de bien meilleur qualité que ceux que j’aurais pris à l’aller et au retour en France… Le choc reste le même à chaque étape. À l’aller, je m’étonnais chaque jour avec bonheur du changement de vie entre chaque lieu visité. Au retour, l’effet était le même en inversé. Le retour à la civilisation fait très mal au moral mais on reprend vite la routine et le boulot en espérant repartir pour un nouvel ailleurs au plus vite.

J’espère que tout cela vous donnera envie de vous investir pour la conservation des espèces, de vous engager dans du volontariat auprès des associations qui en ont besoin ou de faire les 2 à la fois.

 

Romain Riviere

Soigneur animalier au Parc animalier d’Auvergne.

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